Chantal Belfort
Psychanalyste - Ostéopathe

De s’ê(x)tre par la nomination


Il semble pourtant bien qu’il existe encore pour un autre. Ainsi cet objet inanimé (stylo, bouteille...), reste-t-il bien existant en lui-même et pour d’autres qui le nomment, le nommeront, l’utiliseront de leur côté. Nommer cet objet par un mot commun pour tous permet de structurer un code langagier pour autoriser l’échange, la communication dans une langue compréhensible pour le plus grand nombre. Ainsi donc, il existe un langage commun, quelque soit la langue utilisée, pour nommer les objets et, par suite, les êtres. Prenons un aphasique, par exemple. Qu’il soit atteint sur l’aire de Broca ou celle de Vernicke, le résultat est, d’une manière ou d’une autre, la perte de sa capacité à communiquer avec les autres, dont la perte de capacité à nommer l’objet selon la langue commune au grand nombre : il va nommer « bureau », par exemple, le stylo, se croyant bien nommer l’objet par le mot de vocabulaire qui lui est habituellement attribué. Nommer par un mot commun pour tous permet d’établir des échanges, de recevoir et d’entendre, de donner et de répondre, tout ce qui permet de parler de quelque chose ou de quelqu’un d’une part, et, d’autre part, ouvre à la capacité de la pensée projective dans le sens où il n’est plus besoin de voir l’objet ou la personne pour en parler.

Pour ce qu’il en est du questionnement de la question, interrogeons-nous sur les termes nomination, dé-nomination, non nomination, ce questionnement nous faisant cheminer sur des pistes à envisager et nous permettant certaines hypothèses. Ainsi, la nomination fait-elle seule exister un objet ou un individu ? Dé-nommer fait-il cesser d’exister, d’être, ou bien fait-il exister autrement ? Tel l’enfant pour qui la castration symbolique n’est pas nommée dans sa symbolique et le laisserait donc exister, mais non comme sujet sujetifié, mais comme un objet qui reste l’objet phallique de sa mère ? Des réflexions faites aux enfants voire à des adultes, de type « tu es nul, stupide », « tu es celui, celle qui n’arrivera jamais à rien, un(e) bon(ne) à rien »..., sont des formes de dé-nomination de la personne. Relèvent-elles seulement du déni de qui est réellement de la personne « je suis untel(le) ! » ? Ou bien pouvons-nous y voir des paroles qui visent (consciemment ou inconsciemment) à rendre l’autre forclos. Telle, par exemple, la forclusion du père : celui-ci dé-nommé dans sa fonction phallique par une mère de type « gorgone matronique », dévoreuse cannibale de son enfant/objet/substitut de phallus. Par là elle se dé-nomme elle-même du nom de femme qu’elle serait sensée s’être en retour avec l’acceptation de la métaphore du Nom-du-Père qui la fait être castrée dans cette nécessité d’avoir à se re-connaître femme, sa femme ?

La non-nomination relèverait-elle de l’oubli, du déni ou bien ferait-elle trou du manque ou de la jouissance ? Ou encore relève-t-elle de ces deux champs à la fois ? La nomination commence avec la naissance de l’être nouveau par un nom propre, et un prénom qui font inscription à l’Etat Civil en Mairie en temps qu’individu reconnu de l’espèce humaine.. Traditionnellement le nom propre est celui du père ; il attribue une filiation, fait entrer l’être nouveau dans une ascendance et annonce une possible descendance qui perpétuerait la lignée. Le prénom précise son individuation et commence, par cette nomination, à annoncer la plupart du temps une différenciation en fille ou garçon. Sauf dans les exceptions ou un ou les parent(s) souhaitaient un enfant de l’autre sexe que ce qu’il est, le nommant ainsi du prénom de l’indifférenciation, ni féminin, ni masculin. Avant sa naissance, l’enfant (non encore garçon ou fille) est nommé dans le désir de la mère et du père. Il existe dans l’Imaginaire et le Symbolique, mais non encore dans le Réel, dans la réalité. Il est nommé le bébé, le foetus d’une indifférenciation, fortement amplifiée par ceux qui ne veulent pas connaître le sexe de l’enfant avant sa naissance (alors qu’aujourd’hui il est aisé de le savoir). Parlé par les futurs parents, cet enfant n’est issu que de l’Imaginaire et du Symbolique. Il reste à la merci, -assujetti pourrions-nous dire et ceci avant même d’être né-, du désir de ses parents et fondamentalement de l’Autre qui déjà en Imaginaire se l’approprie comme substitut de phallus. D’autant plus assujetti que ces futurs parents sont restés eux-mêmes assujettis aux désirs de leurs propres parents. Dès lors que le prénom est neutre (Michel, Dominique, Frédérique, Pascal(e)...), il est fait choix d’une non-nomination du sexe de l’enfant. Il semble s’agir d’un déni autour du sexe de l’enfant qui reste, du moins dans le désir des parents, du père et/ou de la mère, incertain. « C’est une fille, nous voulions un garçon ». « C’est un garçon, je voulais une fille ». Je le nomme donc du prénom du déni, de l’incertitude, du trou peut-être même de ma propre jouissance. Il est ainsi donc fait charge pour cet enfant d’avoir dans le futur à chercher à s’identifier lui-même ou le plus souvent de se voir rester dans le déni de lui-même, d’autant plus qu’il n’aura su s’acheminer, par la cure analytique, vers la construction renforcée de la structuration différenciée d’un être sujetisé, sujet de l’inconscient. Nous pourrions nous demander si, cet individu qui vient de naître, nommé ou pas dans la langue des mots par son père et/ou par sa mère mais en tous cas inscrit de ses deux noms à l’Etat Civil, peut par ces deux noms seuls se qualifier d’être. Autrement dit, lorsque « J’ai été nommé(e) d’un(e) tel(le)..., cela me suffit-il pour me qualifier d’être ou cela n’est qu’un étayage qui pourrait m’amener à être, à m’être ? Autrement dit, peut-on se satisfaire d’un nom propre et d’un prénom pour s’être ? Ou bien encore, nous pouvons supposer que la castration fait fondamentalement acte de nomination à s’être, partant d’un état d’objet pour s’acheminer, à travers la structuration psychique, vers sujet de l’inconscient. Si elle n’a pas été symboliquement posée au moment de l’Oedipe où l’infans est sensé quitter la loi oedipienne de la mère par l’apposition de la métaphore de Nom-du-Père, elle pourrait sur-venir symboliquement de l’individu. En tant qu’analysant il s’adviendra sujet de l’inconscient au détour de son expérience analytique à s’être en reconnaissance de lui-même tout en se nommant de cela, voire du parlêtre à la fin de son analyse. Plus que de s’advenir en parlêtre, il s’agirait d’ailleurs de se nommer du parlêtre. Or, la castration doit passer par la nomination pour s’exister. Elle ne s’existe que du symbolique par le père qui promulgue la loi, mais aussi par la nomination de ce dernier par une mère qui reconnaît en lui l’homme qui détient le phallus, détenteur de la loi. Elle s’autorise par là-même de revêtir son habit de femme, non en attribution d’un substitut de phallus, mais en pas-toute. Une mère qui résiste à ce processus favorisant de la structuration psychique de l’enfant risque de créer forclusion du Nom-du-Père et d’entraîner son enfant/objet phallique vers une psychose ou une forte tendance à la psychose tandis qu’elle-même restera éloignée de la femme qu’elle est sensée s’être, enfermée dans son désir désirant et celui de sa propre mère.

De ce qui est de la dé-nomination, nous pourrions lui attribuer le dé-ni dans le sens ou dé-nommer quelque chose ou quelqu’un reviendrait à dé-nier ce qu’il en est de lui. Nous pourrions parler d’une nomination en déplacement, ce qui nous fait penser à la phobie qui signe un déplacement, tel chez le petit Hans la phobie du cheval qui vient en place de ce qui n’a pu être nommé : la jouissance lors de l’onanisme premier. Ce phobique est dé-nommé de son prénom pour se nommer ou être nommé de sa phobie. Il se dé-nomme lorsqu’il se présente du nom de sa maladie. Il se nomme autre que celle, celui qu’il est. Il n’est plus un être qui s’être, mais un autre à type d’objet, ce qui le fait régresser à la période où il n’existait qu’en objet phallique de sa mère. La non-nomination de son enfant à travers son prénom mène à l’oubli, volontaire ou non, au désintéressement ou au dé-ni de qui il est. Cela revient à une dé-nomination. Il s’agit du dé-ni de son être, tout autant que de vouloir le dé-nier de sa filiation. Telle la clinique nous parle de ce père qui refuse de nommer son aîné « mon fils ». Il dé-nie à la fois la filiation, prolongement de sa lignée, mais il se dé-nie par là-même en tant que père. Il crée un déni double : ne pouvant se nommer père, il ne peut nommer un descendant et son fils. La plupart du temps, il n’est que le prolongement de ce que fît son propre « père ». Le père symbolique est en absence et ne peut poser la loi de la castration de manière à transmettre un fils à sa filiation. Celle, celui qui fût nommé d’un prénom est dé-nommé, dé-nié ou en advient à se dé-nommer, se dé-nier lui-même : je suis nulle, je suis incapable, je suis bon à rien, je suis... autre que celle, celui que je suis ! ». Le sujet se dé-nomme en se nommant autre que celui, celle qu’il est. Ainsi nous voguons sur les vagues de ce qui relève du déni. Nier sa filiation, difficulté à nommer fils, fille pour celui, celle qui n’a pas lui-même été nommé par son propre père, ou sa mère ; déni/rejet à la naissance par un déni de grossesse (je ne suis pas enceinte, je n’ai pas accouché, je n’ai pas d’enfant...) ou par non désir ou reconnaissance de l’enfant survenu, pour certaines mères. Nous sommes là dans le champ probable d’une déjà forclusion de l’autre, d’un champ qui laisse envisager une décompensation vers la psychose. De la non-nomination déclinons une nouvelle problématique qui questionne : Est-ce que seule la nomination peut donner existence ? Voyageons ainsi tout au long de l’échelle du temps, traversant les différents stades de la structuration psychique de l’enfant sur laquelle nous pouvons dé-couvrir, déchiffrer, décoder néanmoins par la symbolisation, l’inconscient, le désir, la jouissance, le phallus, mais aussi le refoulement et même le transfert dès lors que l’on aborde avec l’expérience psychanalytique ce qui a fait silence de parole dans l’enfance. Il en est ainsi au stade oral du désir de l’enfant pour sa mère et du désir désirant de celle-ci pour son enfant/phallus. Le désir existe au même titre que le phallus en-avoir ou en-être, mais ils sont non-nommés voire refoulés puisque dans la séance analytique ils ne pourront s’extruder que sous forme de signifiants qui, s’échappant de l’inconscient échapperont à l’analysant qui ne s’entend pas dire ce qu’il dit le temps de son expérience analytique en libre association. L’enfant n’est pas nommé « objet » directement, quoiqu’il puisse recevoir des terminologies qui s’y apparentent : mon petit bouchon, ma puce, ma crotte... Ce dernier terme relève déjà du stade anal qui ferait fixation pour la mère. L’enfant décide de s’affirmer en se nommant du NON qui fait nomination de la différenciation en devenir et qui le ferait déjà s’être autre qu’objet phallique de sa mère jusqu’à son appropriation du Je au stade du miroir qui ouvre à la différenciation sexuelle finale du moment de l’Oedipe. Le stade anal, dans ce qu’il s’agit de donner ou pas cette partie de soi que sont les fécès ressemble fort à un quelque chose qui fait trou de la jouissance ou pour la jouissance ! Tandis que le stade du miroir, d’un Je qui se nomme en place du On habituellement utilisé pour se qualifier, ce Je vient faire affirmation à être d’un Je suis annonciateur du je suis à venir nommé par celui qui en a terminé avec son expérience analytique, advenu du parlêtre. Ainsi donc, l’Autre ne nomme pas le désir désirant, pourtant il existe de façon incontournable comme nous le confirme l’expérience analytique. L’enfant n’est pas nommé substitut de phallus, mais il l’est bien tout autant qu’objet puisqu’il peinera longtemps avant de pouvoir se nommer sujet, sujet de l’inconscient et parlêtre. L’inconscient, les pulsions existent sans pour autant être nommés. Il y a de ce qui existe mais qui ne peut être nommé, sinon lors de l’expérience analytique, par des chaînes de signifiants en signature, là aussi à décoder par l’Analyste qui pourra alors en faire la nomination : le désir, la jouissance, le phallus, la fonction phallique, le manque, le refoulement, le trou, le trou du manque, la métaphore du Nom-du-Père... Pourrait-on dire que seul existe ce qui est dit de manière manifeste ? Ce qui est latent n’existerait pas tant qu’il n’est pas nommé ? Et nous sommes bien là dans le champ de l’expérience analytique où l’Analyste fait acte de nomination par l’interprétation, en place du Père symbolique qui se fit absent dans l’enfance, d’une nomination qui n’est pas entendue par l’analysant lui-même, ignorant des signifiants qu’il extrude et dans son dit et dans son dire. Le champ de l’expérience analytique serait l’espace qui permettrait de nommer ce qui existe mais n’a jamais franchi jusque là le voile du symbolique, ce qui est de l’invisible parce que fût inacceptable en son temps pour celui qui se cherche. Et cette nomination d’un existant jamais parolé peut se faire à travers l’accueil par l’Analyste des signifiants (lapsus, rêves, actes manqués...). Autrement dit, le lapsus, par exemple, ne peut prendre existence dans le réel que du fait d’être nommé par l’Analyste pour finalement être entendu et nommé par l’analysant lui-même, alors capable de faire le passage de l’imaginaire au réel par le symbolique, l’amenant ainsi à franchir le pont qui le mène d’analysant à Analyste. La non nomination symbolique de la castration entérine l’idée, voire le fait, de perpétuer l’illusion, l’hallucination de la période orale à rester le phallus de la mère.

En ce sens, nous pourrions valider l’hypothèse que ce qui n’est pas nommé en inconscient existe forcément, d’autant plus que ce qui s’en échappe et nous en échappe contrôle toute notre vie psychique. Mais pour que l’adulte se gagne à lui-même en s’être et parlêtre, il doit y avoir nomination qui fixe dans la parole sous la forme de l’interprétation la loi de castration menée par l’Analyste en place d’un père qui fût absent ou carrent. Nous pourrions alors écrire : Nomination = parole -----> Langage f (N)/I ---S—> f(L)/R où I = imaginaire R = réel S = signifiant N = nomination L = langage la barre serait ce qui fait passage de ce qui est en-dessous vers ce qui est au-dessus.

Se nommer « je suis untel, prénom, Nom » signerait dans un commencement que je me reconnais dans qui je suis en conscient. Le parlêtre se reconnaîtrait davantage dans ce qu’il a réussi à s’être en inconscient, forcément grâce à l’outil qui reste nécessaire et qu’est l’expérience analytique. Plus encore, si la castration se doit d’être symbolisé par la métaphore du Nom-du-Père, la carence de symbolisation semble bien pouvoir trouver une possibilité de substitut pour l’adulte qui peut se l’entendre symbolisée par l’Analyste dans sa fonction particulière que lui accorde le transfert lié à la situation.