Chantal Belfort
Psycanalyste - Ostéopathe

Du discours analytique

De la parole, il est forcément destiné à être parlé, mais il peut aussi faire l’objet d’écrits, tel un discours préparatif avant une présentation orale : nous en avons pour exemple le discours politique, le discours de l’enseignant, ou encore celui de l’analysant qui prépare ce qu’il va dire, puisqu’il ne sait en réalité rien de son dire. Il est dans la répétition de la demande à l’Autre, s’éloignant ainsi, sous le joug de ses résistances en jouissance, de la libre association. Il peut aussi se présenter comme le résultat d’idées pensées jetées sur le papier sans avoir été oralées auparavant ou l’être par la suite, tel le Discours de la méthode de Descartes qui fait directement écrit, sans forcément avoir été lu à une assemblée. Dans la vie quotidienne, le discours fait partie des champs les plus diversifiés mettant en scène un ou plusieurs énonciateurs. Il possède une structure grammaticale telle la linguistique antique et moderne nous le présente. Depuis la linguistique, moderne sont pris en compte les éléments de l’énoncé mais aussi ceux de l’énonciation qui, pour cette dernière, font force de construction du discours analytique dans ce que Lacan en fait une logique du signifiant. De manière générale, le discours est le fait d’un énonciateur vers un autre aux fins d’une communication, d’un échange, d’une critique, d’une controverse ou d’un partage. Tel n’est pas l’objectif du discours analytique, s’il avait été possible d’imaginé qu’il en ait un. Ainsi donc, quand nous parlons de discours analytique, de quel discours parlons-nous ? Le discours de l’analysant, nous l’avons vu, relève d’un discours « en général » duquel l’Analyste doit extraire ce qui fait chaîne de signifiants pour, lui, produire une intervention en interprétation. Ils ne sont donc pas du discours analytique, mais ce qui se passe dans la scène analytique peut se dire du discours analytique (1), tout autant que nous voyons que la vie sociale, elle-même, semble ne pouvoir être organisée qu’autour du manque et c’est ce que LACAN nous donne à penser avec ses quatre discours qui ouvre sur le sociétal avec son cinquième discours.


(1) « Le discours que je dis analytique, c’est le lien social pratiqué par la pratique d’une analyse », Télévision, J. LACAN, Seuil, 1974

L’existence de l’inconscient fait toute la différence (2) entre ce qu’il en est du discours analytique par rapport aux discours autres, tel par exemple les discours de société qui se disent de la communication, de l’échange, du partage. L’inconscient serait le discours de l’autre (3). Il fait structure au-delà d’une histoire en discours manifeste qui ne peut que voiler le monde chaotique de l’inconscient et ne dit pas non plus forcément la vérité. « L’inconscient est structuré comme un langage » nous dit Lacan. Cette orientation structurale fait avancer et énoncer la condition du « parlêtre » et marque les conséquences qui font que ce langage, loin d’être un codage - comme on peut le dire du rêve - est bien plus un système de signifiants dont l’être ne possède ni la maîtrise, ni le contrôle. Il s’agit d’une langue qui est à déchiffrer faisant ainsi fondement de l’utilisation de la libre association dans la clinique de la cure analytique. C’est ce qui fait amplifier pour l’analysant un discours qui se révèle de dire qu’il ne maîtrise pas du tout, si tant est d’ailleurs qu’il maîtrise par ailleurs son dit d’une historicité dont la vérité peut aussi être remise en question. La rencontre analytique fait bien l’émergence de signifiants au lieu du réel présent dans la cure (4). Lacan nous offre une logique du signifiant (Discours psychanalytique, J. LACAN, Milan, 12 mai 1972) qu’il va exprimer, sous forme de mathèmes, avec ses fameux quatre discours plus un. Le mathème, loin d’être une simple abréviation, a l’ambition de dénoter une structure en cause dans le discours analytique et à partir de là dans d’autres discours comme le discours capitaliste par exemple. Cette structure s’inscrit donc par un mathème qui ressemble aux formules algébriques qui existent en mathématique, en logique ou en science mathématisées, faisant ainsi pont qui rattache la psychanalyse à la science. D’autre part, une autre fonction du mathème est de permettre une transmission du savoir psychanalytique qui porte sur la structure. Par ailleurs, c’est pour rendre compte de la nécessité du traitement imparfait du réel par l’ordre symbolique que Lacan propose le modèle de ses discours. Enfin, ils s’enchaînent et se soutiennent les uns les autres dans une logique déterminée par le jeu circulaire de la lettre. Les quatre discours de Lacan, - le Discours du maître, le Discours hystérique, le Discours de l’analyste, le Discours universitaire (+ le Discours capitaliste)- ne sont pas à considérer du point de vue de l’énoncé. Ainsi donc, ils ne sont pas à être compris sur le versant du sens, mais sur celui d’une combinatoire d’éléments stables qui en prenant quatre positions définissent quatre modes d’énonciation dont la compréhension vient de la mise en relation des quatre éléments, dans un ordre circulaire où aucune commutation n’est permise, c’est-à-dire aucun échange entre deux termes à


(2) « C’est l’inconscient que j’en situe, de n’ex-sister qu’à un discours », Télévision, J. LACAN Seuil, 1974.

(3) SXVII, Lacan : « Le savoir est chose qui se dit, qui est dite. Eh bien, le savoir parle seul, voilà l’inconscient » p. 93.

(4) « c’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un noeud de signifiants », J. Lacan, Télévision, p. 22, Seuil l’intérieur du cercle.

Ce sont S1 le signifiant, S2 le savoir , a le plus de jouir et $ le sujet barré qui se présentent ainsi :

S1---->S2/$---->a Plus précisément S1 est le signifiant maître qui représente un sujet pour un autre signifiant (5) et qui sert de matrice à l’établissement des quatre discours. S2 est le savoir que Lacan qualifie de « l’autre signifiant » (6), vérité méconnue de l’intervenant. $ est le sujet divisé, à entendre, entre autre, comme divisé entre ce qu’il dit et ce qu’il pense ou plus précisément entre ce qu’il en dit de son dire, d’une vérité inconsciente. « C’est la double inscription, à l’endroit et à l’envers, sans qu’est à être franchi le bord » (J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, 1969-1970). Et enfin a l’objet perdu, objet en cause du désir ou encore le plus-de-jouir. La loi est inscrite dans la structure et c’est ce qui fait que la dominante va se modifier selon le discours dont nous allons parler. Notons aussi que les quatre discours sont obtenus par une opération connue en mathématique et en théorie des groupes sous le nom de permutation circulaire, les quatre termes allant, chacun à leur tour, occuper quatre places définies elles-mêmes par la matrice du discours du maître : agent ----> autre (7) vérité // produit

Enfin, ces quatre place sont les sommets d’un tétraèdre orienté (8), figure géométrique à quatre faces et six arêtes. Les arêtes orientées, il n’existe qu’une seule possibilité de les orienter de façon à pouvoir circuler sur tout le tétraèdre. Lacan barre une des arêtes entre les deux sommets du bas, ce qui bloque la circulation et ramène à l’impuissance propre à chaque discours

S1---->S2/$---->a Le Discours du maître est le discours qui fait fondement des quatre autres discours plus un cinquième. Il représente une des trois missions impossibles donnée par Freud, celle de gouverner. Il représente la structure du parlêtre : « Un signifiant (S1) se définit de représenter un sujet ($) pour un autre signifiant (S2). S1 a la position dominante. Ce discours fait référence à la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Le maître met l’esclave au travail et tente de s’accaparer le surplus de jouissance qui résulte de ce travail. Le maître donne l’illusion à l’autre que s’il parvenait à devenir maître, il ne serait plus dans la division.


(5) SXVII, J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, p. 27 ib. p. 33.

(7) Ce mathème donne ainsi la matrice générale de tout discours où les éléments s’articulent autour d’une « mise au travail » effectuée par « l’agent » et d’une « impuissance » qui sépare le produit du discours de la vérité. J. Lacan D’un discours qui ne serait pas du semblant, p. 103, Doc interne à l’AFI.

$----> S1/ a----->S2 Le Discours de l’hystérique est conditionné par celui du maître. Il est le seul discours qui conduise au Savoir qui n’est pas de la connaissance intellectuelle. La position dominante est occupée par le sujet divisé, le symptôme. En effet, l’hystérique traduit la plainte structurale du sujet sous forme du symptôme, confronté à la faille permanente entre sa demande et ce que l’Autre lui offre en réponse. Le $ signe son incomplétude. Interpeller le désir de l’Autre est la tendance constitutive pour tout sujet et c’est son insatisfaction permanente qui est la marque de l’hystérique enfermé dans sa plainte. Le discours est tenu par celui qui cherche le chemin de la connaissance, en faisant la différence entre le désir de savoir qui ne fait qu’utiliser le savoir comme un leurre (savoir de la castration par exemple) et le Savoir qu’il cherche à obtenir.

a ----> $ / S2-----> S1 Le Discours de l’Analyste est l’un des trois impossibles selon Freud. Il se distingue des autres en ce que son dominant n’est pas un signifiant. La position dominante y est celle du a qui présentifie le réel et fait l’Analyste, dans le champ de la scène analytique, devenir la cause du désir de l’analysant qui l’imagine supposé savoir et devoir lui donner la réponse sur l’énigme de son désir. A cette demande, l’Analyste répond par une absence qui reste relative puisqu’il est physiquement présent, mais efficiente dans le sens où il représente l’Autre dans ce qui fait perte, manque. Le discours produit S1 à quoi s’est trouvé pris le sujet, le signifiant maître qui le gouverne et le met en « a-faire » avec le refoulement originaire. L’analysant découvrira que le savoir de son propre désir n’est, dans la réalité, pas détenu par l’Analyste et qu’il n’est donc pas de chercher à le lui reprendre. Le travail de l’Analyste est en fait orienté vers l’énonciation de ce qui a produit le sujet par un nouage d’un signifiant à un bout de réel, l’objet a. Ainsi, l’Analyste n’est pas en position de pouvoir ou de savoir, mais s’il ne possède pas le savoir, il y aurait plutôt quelque chose qui est semblant du Réel. La position de l’Analyste relèverait du subversif du fait de n’être que pour démasquer du Réel et non du savoir.

S2----> a / S1-----> $ Le Discours universitaire est le troisième métier impossible donné par Freud : enseigner. Dans le Discours universitaire, envers du Discours hystérique, le savoir occupe la place dominante. On trouve, derrière les efforts de l’universitaire pour inculquer un savoir siège une tentative de maîtriser l’autre par l’intermédiaire de ce qu’il lui a appris. Le discours universitaire est donc un dérivé du discours du maître. La position dominante est celle de S2, le tout savoir (SXVII), alors que S1 est remisé sous la barre de signification. Ce discours donne l’impression à l’autre, comme le Discours du maître, que s’il savait, il pourrait vaincre la division du sujet, là encore illusion donné car il n’y a que plus-de-jouir et non plus-de-savoir avec S2 ----> a. On trouve des illustrations de ce discours dans les thérapies cognitivo-comportementalistes, le coaching, les certifications universitaires...

La force du modèle des quatre discours réside dans la recherche que Lacan fait de la combinatoire d’un petit nombre d’éléments pour formaliser, au-delà des apparences, une logique du lien social. Ce modèle vise à formaliser la nature du lien social entendu comme relation fondée par l’instrument du langage que fait le « parlêtre ». La logique du signifiant permet de concevoir que le malaise de la société (Malaise dans la civilisation, Freud) n’est pas la conséquence d’une sorte d’imperfection ou d’immaturité des hommes, qu’un surcroît de civilisation, d’éducation, de normalisation,d’interdits pourraient réduire. Mais, au contraire, cette souffrance de l’homme serait davantage liée à ce qui le met en « cause comme sujet » du désir. Ainsi donc, la vie sociale ne peut qu’être organisée autour du manque et des substituts proposés. Les institutions les plus perfectionnées de la culture étant elles-même frappées d’incomplétude, voire de « semblant ». Par ces modèles de discours, Lacan, au titre de ce qu’il sait du parlêtre en vient à s’intéresser au lien social, dans la suite de Freud et nous donne le Discours capitaliste qui a donc des répercussions considérables sur la structure sociale.

$ ----> S2 / S1-----> a

Pour le caractériser, Lacan propose d’inverser le premier rapport S1/$ du discours du maître ainsi que le sens du « flux », ce qui annule le trajet de l’agent intervenant vers l’autre. Alors que pour les autres discours, nous avions une circularité incomplète, ne donnant pas de corrélation entre le savoir et le a, il obtient avec ce discours capitaliste une circularité complète et infinie : $ ----> S1 ----> S2 ----> a -----> $ ----> S1 ----> S2 -----> a.... où nous voyons que l’objet et le sujet ne sont plus séparés.

Ainsi, selon le Discours capitaliste, le fantasme (S<>a) pourrait se réaliser puisqu’il n’y a plus d’impossibilité, toutes les places, dont celle de la vérité, étant en position de réception. On y rencontre un fantasme qui serait de nature sadienne et donc perverse (fétichisation de l’objet, de la marchandise), avec toutes ses émissions nommées d’ailleurs « virtuelles », histoire de maintenir les sujets dans un imaginaire à percevoir comme réalité : les réalités shows (« Sexe » stories...), les émissions de jeu (Le maillon faible...) qui mettent en scène les fantasmes pervers de tous (sadisme des animateurs, des concurrents, voyeurisme du spectateur...) qui ne sont pas sans rappeler les spectacles des arènes antiques (gladiateurs, chrétiens mangés par les lions...alliant sadisme, voyeurisme et pulsion de mort). Le sujet barré $ ne s’y retrouve plus, n’est plus nettement représenté. Le discours est désubjectivé et l’être n’est plus assujetti ce qui est fort paradoxal pour un sujet. Il ne peut que se croire libre d’un absolu en toute-puissance, accompagné d’un tout possible, tout obtenir immédiatement comme dans l’ère de l’oralité infantile. Il est ainsi en recherche de s’autonomiser à toux prix, en pensant être maître des signifiants qu’il produit, ce qui relève de l’impossible selon le vécu de l’expérience analytique. Ce modèle du Discours capitaliste nous fait nous demander s’il y a encore un possible pour l’impuissance et par là pour la frustration nécessaire à la gestion de la castration. Un peu plus loin, cela pose en questionnement l’effort effectué pour faire un déni de l’Autre par déni de l’autre et le fait que si la toute-puissance fait siège du sujet illusion du pas-de-manque ou du pas-de-plus-de-jouir, qu’en reste-t-il du Nom-du-Père et de sa fonction facilitante vers l’autonomie du sujet.

Partant de ces modèles mis en mathèmes, on pourrait dire que le sexe n’a pas de sens mais qu’il est du chiffre. En effet, le a peut être pris comme la lettre représentative du sexe et Lacan fait chiffre de quatre discours l’y incluant. Par une circulation donnée avec son tétraèdre il ramène à la science des mathématiques, tout partant de la lettre S pour en dire en symbolique sur ce qui est de l’imperfection du Réel et donc ce qu’il en est du plus-de-jouir finalement indicible. Ces mathèmes que Lacan utilise pour ses Discours font bien structure d’un langage en inconscient à partir des différents « S » et du a qui forgent le discours analytique. La science des mathématiques fait ainsi structure et peut ramener au chiffre tel celui qui pourrait s’entendre lors de la prononciation de S1 : Est-ce Un ? S2 : Est-ce deux ? qui ramène encore à l’énonciation et non au sens dans l’énoncé pour nous porter toujours du côté du signifiant.

« La relation psychanalytique est fondée sur l’amour de la vérité, c’est-à-dire la reconnaissance de la réalité » (Freud, L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, 1937 écrit Freud, mais nous pourrions nous demander de quelle vérité et de quelle réalité il s’agit ? D’ailleurs, quel rapport entre vérité et réalité ? Lacan reprendra souvent ces questions tout en affirmant que la vérité ne peut avoir d’autre fondement que la parole. « Il est clair que la parole ne commence qu’avec le passage de la feinte à l’ordre du signifiant et que le signifiant exige un autre lieu - le lieu de l’Autre, l’Autre témoin, le témoin Autre qu’aucun des partenaires - pour que la Parole qu’il supporte puisse mentir c’est-à-dire se poser comme Vérité. Ainsi c’est d’ailleurs que la Réalité qu’elle concerne que la Vérité tire sa garantie : c’est de la Parole. Comme c’est d’elle qu’elle reçoit cette marque qui l’institue dans une structure de fiction » (Subversion du sujet et didactique du désir.J. Lacan, Ecrits). L’Analyste fait entendre à l’analysant la vérité de son dire mais ne se met pas en position de lui dire le vrai sur le vrai. La vérité dévoile mais cache aussi, car cela tient, non à la nature de l’être, mais au manque à être ou à l’être du manque que détermine le signifiant et au réel qu’il met en place. C’est parce qu’il y a le réel que celui qui s’efforce de dire la vérité ne fait que la mi-dire (9). Ne peut-on pas dire alors, qu’au-delà de la vérité du savoir de castration, la vérité serait la reconnaissance de ce réel qui fait manque pour le sujet-objet de la fonction phallique ? Cette vérité nous ramènerait ainsi au savoir de la castration et par là à la loi qui fait structure, celle qui s’énonce de la métaphore du Nom-du-Père autour du Manque que détermine le signifiant.