Chantal Belfort
Psycanalyste - Ostéopathe

Un enfant, ça ne s’ê(x)tre pas

Mais, au-delà de cette description idyllique de l’enfant qui paraît, qu’en est-il de ce que peut entendre notre oreille de psychanalyste lorsqu’elle se tend en ce discours manifeste ? Avec cette terminologie d’« enfant », de qui parlons-nous ou bien plutôt de quoi est-il justement en question, de quoi parlons-nous ?

En ce qui concerne la première phrase, la définition du thésaurus nous donne du terme enfant : un être humain, mais sans différenciation de sexe dans les premières années de sa vie jusque avant l’adolescence (qui coïncide avec les années collège). La nomination par ce terme d’enfant fait donc cet être humain ne se vêtir d’aucune sexualité qui serait celle d’un genre masculin ou féminin (ou encore d’un trans-genre). Pourtant, selon le sexe anatomique, il pourrait être qualifié de cette spécificité de sexe par l’anatomie dès la naissance (aujourd’hui dès l’échographie avant la naissance) en attendant une structuration psychique qui évolue l’a-menant à s’être en sujets différencié au moment de l’Oedipe, donc à s’ê(x)tre. De cette définition, nous pourrions énoncer que le sexe du nommé enfant serait la neutralité, une sorte de non-sens tout autant que de non-sexe qui pourrait nous mener au « Il n’y a pas de rapport sexuel » de J. Lacan. Or, nommer le sexe de l’enfant de cette neutralité ne peut servir qu’à conserver l’illusion que pérennise la mère lorsqu’elle le nomme son enfant. Le nommant ainsi, elle ne fait que le qualifier voire l’instituer d’un seul sexe, le sien qui est celui du manque. Ainsi donc, par cette simple appellation, pour porter dans le langage son enfant (ou son bébé), elle perpétue l’état indifférencié de son petit garçon ou de sa petite fille et elle fait signature par là-même forcément de son désir désirant, de son propre manque. Le petit être, lui, enfant non encore psychiquement sexué, se voit dénié de son état de Sujet en devenir, car il se doit, pour répondre à l’appel de sa mère qui est d’avoir du plaisir grâce à lui, d’endosser un état, non d’être, mais bien d’objet à faire fonction phallique pour la mère. Cette nomination « mon enfant », émane le plus souvent de la mère, et s’entend perpétuer ainsi jusque tard dans la vie de son enfant devenu adulte. Cela fait la mère forcément s’arroger dans le fantasme une parcelle d’illusion de complétude, lorsque, castrée grâce à la métaphore du Nom-du-Père permettant le petit être de s’extraire de l’indifférenciation, celui-ci fera rupture d’avec elle pour entrer par le champ du langage. Cette ouverture au langage de l’enfant ne peut évidemment pas se produire hors du langage. En effet le Père se parole de la castration de la mère, lui arrachant l’enfant du sein et de sa loi pré-oedipienne.

Au même titre que nombre de paroles données par le grand nombre autour d’une naissance aujourd’hui, noua pouvons lire dans ce poème de Victor Hugo, la volonté de voir un enfant auréolé, déjà à peine paru, d’un vocable lourd pour lui qui n’est pas encore noué à la répétition de la demande et donc de la jouissance (1) : : innocent (2), joyeux, au-delà de l’immonde du corps et hors de l’impur de l’âme. Le voilà donc, avant même de naître, porteur du désir de sa mère, de son père, et nommé dans le langage, antérieur et postérieur à sa parution, de ces mots en représentation projective de ceux-ci. Voilà cet enfant désormais en charge de toutes ces représentations autour du désir que chacun veut bien lui accorder et qui n’ont guère réalité que de lui attribuer ce dont la mère, le père sont en manque. Déjà ils souhaitent le voir détenteur de ce qu’ils auraient voulu pour eux et le prédispose à obtenir en place d’eux-même. Ainsi donc, il arrive enfin, tel un sauveur sensé être ou apporter tout ce qui permettrait de combler ce qui ne peut se nommer de sexe dans le langage : le sexe unique, celui du manque. C’est donc le manque, qui fait trou dans le Réel, et va être transmis à l’enfant par sa propre mère qui va ainsi lui faire transmission de son savoir autour de sa propre fonction phallique. Lui, l’innocent, qui ne peut nuire, d’autant qu’il est confisqué de la parole et du langage pour un long temps encore, ne peut que s’acoquiner avec la fonction phallique pour plaire à sa mère, lui faire plaisir et recevoir longtemps son désir désirant. Ainsi donc, un enfant, ça ne peut s’ê(x)tre, car forcément il ne peut même pas se prévaloir ni d’un sexe ni d’être de la nomination de sujet puisqu’il reste objet de substitution phallique de sa mère ne possédant pas la langue, lalangue, pour le dire. Il est en droit, voire en devoir de se contenter d’être mis en parole, faute de s’être Sujet, recevant comme noms ceux d’une mère avide de son objet phallique : mon enfant, ton enfant, notre enfant, l’enfant que nous avons... , en quelque sorte : mon essai-de-complétude-à-mon-sexe-manque. Dès lors l’existence de la métaphore du Nom-du-Père, la mère castrée cherche, par le prolongement dans le temps de cette nomination, de prolonger l’illusion d’une certaine complétude, d’un souvenir tout du moins de celui qui fît fonction phallique pour elle, elle qui ne peut en réalité que se définir d’exister comme femme pas-toute. Un père qui nommerait son fils, sa fille, mon enfant, ne cherche-t-il pas (en inconscient bien sûr) à s’absentifier, se déresponsabiliser de la métaphore du Nom-du-Père ? En effet, dans le sens où, dans notre société moderne par exemple, dès lors qu’il préfère « jouer à être le copain » plutôt que de s’être en porteur de la loi de castration de la mère, il se déresponsabilise de l’acte de loi qui permettrait de faire évoluer le petit garçon ou la petite fille hors de la loi pré-oedipienne, ouvrant le passage vers le champ du langage, structurant du champ psychique. Rappelons ce que J. Lacan nous scande : L’inconscient est structuré comme un langage. Ce père qui ne s’existe que d’une fonction donnée par la naissance de son fils, sa fille, n’est-il pas en ce sens -ou plutôt en ce non-sens- dans l’expression, par cette absence de loi symbolique synonyme de l’interdit de l’inceste, à se jouer sur le fil de la forclusion du Nom-du-Père le fauteur qui risque de mener son fils, sa fille sur les berges de la psychose, à y basculer ou pas.

De cet enfant qui n’a de cesse finalement de ne pas exister au masculin ou au féminin, mais seulement du sexe du manque, finissons avec ces derniers mots chantés par Victor Hugo : l’innocent se fait synonyme aussi de simplet, crédule, mais encore de pur, tandis que l’immonde (3) l’en est de l’impur (4). Cet enfant se voit déguisé du merveilleux, pour mieux être masqué, dénié, de son possible devenir à s’être un sujet à part entière de sa différenciation construite le menant à distance de la fonction phallique. Dans le champ de la psychanalyse, nous ne pouvons que constater que ces représentations autour de ce petit être dit merveilleux permet de mieux cerner encore ce qu’il en est du désir et de la jouissance, du manque et de la névrose de parents qui ne savent pas faire la reconnaissance d’un être nouveau qui ne soit pas eux-mêmes. Cette sorte d’enfant, si tout est employé pour se tromper (en inconscient) et pour le conserver en l’état, sera un objet de consommation phallique. Plus il y aura d’enfants nés, et plus il sera possible de consommer jusqu’à n’en plus pouvoir ou jusqu’à ... plus-de-jouir.

(1) Pas avant la toute première fois qui scelle à jamais son destin au désir et à la jouissance, et par conséquence au manque.

(2) Innocent : Vient du latin innocens « qui ne fait pas de mal, inoffensif ; qui ne nuit pas, irréprochable, vertueux ; qui n’est pas coupable ». Peut donner : in- o-cent, de cent du latin classique centum attesté au sens de « un grand nombre ». Et ce grand nombre in (en l’in-fans) pourrait attester soit d’un manque d’unité en sensé s’être sujet en différenciation, à l’Oedipe, par le fusionnel qui existe alors avec sa mère, ; soit d’un grand nombre qui serait en cet enfant qu’il serait possible de voir comme l’expression du chaos que l’inconscient s’extrude en signifiants à travers la sexualité infantile autour du ça, fondamentalement lors de la cure analytique.

(3) immonde = impur (corps/âme) Du latin sale, impur. Synonyme : obscène, innommable.

(4) Impur = immonde, honteux, immoral, impudique. Etymologie : souillé, pollué (XIIIe s.). Du latin impurus « qui n’est pas pur, corrompu » (au propre et au figuré).